L’homme derrière les croquis : entretien avec Pitch Comment

S’il vous arrive de lire les journaux, son trait de crayon vous dit sûrement quelque chose. Depuis près de 20 ans, Pitch Comment raconte l’actualité à travers ses illustrations. Dans cette interview, le dessinateur de presse jurassien se livre sur sa carrière et nous dévoile l’envers du décor de son métier.

Caricature personnelle réalisée par Pitch Comment

Dans un premier temps, pourriez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Pitch Comment, j’habite à Porrentruy et j’ai 56 ans. Je suis dessinateur de presse et de bande dessinée, je travaille pour plusieurs médias comme Le Quotidien Jurassien, Vigousse, Heidi.news et La Torche.

Pitch Comment, quelle est l’origine de votre nom d’artiste ?

Comment est mon vrai nom de famille, il y en a beaucoup dans le Jura. Et Pitch est le surnom donné par mes parents, tout le monde m’appelle comme ça depuis mon enfance. Ça pourrait venir de l’expression provençale « Pitchoune » ou alors du nom du chien de ma mère, ce qui serait moins flatteur (rires).

Comment en êtes-vous venu à faire du dessin de presse votre métier ?

Complètement par hasard. J’ai fait des études artistiques, puis j’ai essayé de faire carrière à travers quelques expositions. En 2006, à l’occasion des élections cantonales jurassiennes, on a lancé un blog avec des amis. Comme j’étais le seul à savoir dessiner, je m’occupais des caricatures. Les blogs étaient un concept assez novateur à l’époque et on a été un peu dépassé par notre succès. Suite à cela, j’ai été contacté par plusieurs médias pour faire du dessin de presse et c’est en 2008 que j’ai commencé à dessiner pour L’Arc Hebdo (ndlr : ancien journal gratuit de L’Arc Jurassien, repris par Le Quotidien Jurassien).

Donc pas de regrets par rapport à ce que vous auriez pu faire d’autre dans le domaine artistique ?

Pas du tout. Ça ne marchait pas super bien, j’étais dans des idées assez sombres. En 2006, j’en suis même arrivé à ne plus pouvoir peindre, juste avant de commencer le blog. C’est arrivé au bon moment, tout s’est enchaîné assez naturellement.

Dans vos dessins, vous travaillez à la fois avec l’univers artistique, mais vous composez aussi avec le monde et son actualité. Comment le monde rythme-t-il votre créativité de semaine en semaine ?

C’est assez quotidien et permanent. Comme je travaille pour divers médias, je consacre plusieurs jours de ma semaine à cela. Je garde un oeil sur l’info presque en continu, à travers les journaux et des sites internets. Quand je regarde Le 19h30, j’ai toujours mon iPad avec moi pour prendre quelques notes. Il faut que je sois à jour sur l’actualité du monde.

Crédit : Pitch Comment

Dessiner l’actualité, c’est aussi incarner une perspective sur l’état du monde. Quelles sont vos limites dans la réalisation de ces projets ?

Ça dépend beaucoup du média. Dans le cas d’un journal satirique comme Vigousse, on peut se permettre d’aller beaucoup plus loin, car les gens savent à quoi s’attendre. C’est moins le cas pour un journal conventionnel comme Le Quotidien Jurassien. Par exemple, si je veux dessiner des personnages à poil, ça passera dans Vigousse mais ça devrait être justifié pour Le Quotidien Jurassien. Quand l’Arc Hebdo m’avait contacté à l’époque, on me disait que le journal devait pouvoir se trouver sur une table de salon avec des enfants qui peuvent passer à côté. C’est dans cet aspect-là que la limite peut varier.

Combien de temps vous prend la réalisation d’un dessin, des premières ébauches jusqu’au rendu final ?

Ça peut prendre 15 minutes comme 3 jours. Ça dépend, je suis pas très bien organisé (rires). Comme disait Chappatte, il y a des idées verticales et des idées horizontales. Les verticales vous tombent tout de suite dessus et les horizontales nécessitent plus de temps à creuser et débloquer. Si j’avais le secret pour avoir toujours des idées verticales, je gagnerais beaucoup de temps.

Vous travaillez depuis de nombreuses années pour plusieurs journaux. Quelle sont les caricatures qui vont ont le plus marqué ?

J’en ai pas tellement, je suis plutôt tourné vers mes prochaines caricatures que les anciennes. Ce qui m’a provoqué le plus d’ennui, c’était un dessin pour Vigousse qui m’a valu une plainte du politicien Oskar Freysinger. Le journal m’avait soutenu, mais je ne faisais pas trop le malin sur le moment. Je le retiens, parce que ça m’a fait vivre une situation assez exceptionnelle. Sinon, il y a eu quelques dessins bâclés, j’aime quand le dessin est bien fait. Aussi, l’actualité n’est pas très réjouissante depuis quelques temps. Donc c’est pas toujours évident de gérer ces infos et trouver quelque chose de rigolo, même si le dessin de presse ne doit pas forcément être rigolo.

Vous dites que le dessin de presse n’a pas pour fonction principale d’être drôle. Pourtant, beaucoup de gens l’associent à cet aspect humoristique.

Oui, les dessins de presse sont souvent vus comme rigolos. Mais quand les actualités ne sont pas marrantes, on cherche aussi à faire quelque chose de plus puissant. Dans le cadre d’un drame, comme à Crans-Montana, les premiers dessins sont plutôt sensibles et dans le réconfort. On est plus dans les hommages au début, ensuite on peut partir dans le délire.

En tant que dessinateur de presse, comment conciliez-vous le fait de travailler avec des actualités pas toujours réjouissantes ?

Il faut éviter de finir dépressif (rires). Je pense que c’est le dessin de presse qui m’aide à supporter le monde et pas l’inverse. A travers le dessin, j’essaie de prendre une certaine distance avec cette actualité morose. C’est comme ça que j’arrive à m’en sortir dans la vie.

En 2025, vous avez obtenu le Swiss Cartoon Award, un prix récompensant le meilleur dessin de presse de l’année. Comment avez-vous accueilli cette distinction ?

J’étais hyper surpris. Je participais à cette exposition depuis quelques années, mais j’y étais encore jamais allé. Cette fois, je m’y suis rendu avec quelques amis et j’ai gagné ce prix. C’était pour un dessin qui représente Poutine en guêpe, tournant autour d’une table avec des personnes de l’OTAN. Cette caricature-là, ça m’a pris justement 2 à 3 semaines avant d’arriver au résultat final. En soi, ce prix ne change pas grand chose pour la suite de ma carrière, mais ça fait du bien. En rentrant chez moi ce soir-là, je prends le train de Berne jusqu’à Porrentruy et je me retrouve complètement seul, alors que je venais de gagner un prix (rires). Mais j’étais content, et surtout très surpris.

Caricature qui valu à Pitch Comment le Swiss Cartoon Award en 2025

Dans une époque où le journalisme, et notamment la presse écrite, est sous pression, quel regard portez-vous sur le rôle et l’avenir du dessin de presse ?

Le dessin de presse est vital selon moi. On peut mesurer le niveau de démocratie d’un pays à travers la liberté accordée au dessin de presse. Quand il est bien réalisé, ça permet avant tout de décompresser et de rire un bon coup face à l’actualité dramatique. Je suis quand même conscient que mon métier est très fragile et que les médias pour lesquelles je travaille peuvent finir par disparaître. Il ne faut pas trop y penser, sinon on s’angoisse. Mais le dessin de presse devrait être obligatoire, ça amène aussi une autre lecture des médias de façon à ce que l’on puisse tout comprendre en une seule image.

Au-delà de votre travail dans la presse, vous avez aussi réalisé plusieurs bandes dessinées. Qu’est-ce qui vous motive dans ses projets plus personnels ?

Ça me permet surtout de sortir de l’actualité. J’avais sorti en 2017 Souvenirs de Damas, où j’évoquais mon voyage en Syrie avant la guerre civile dans le pays. Cette BD est sortie à une époque où il y avait beaucoup de débats politiques autour de l’immigration de masse et du terrorisme.

Ensuite, Les Très riches heures du Jura, c’était une commande de Delémont’BD en 2019. Je me suis éclaté dans ce projet ! Je devais résumer des faits historiques en un petit dessin. En travaillant avec des historiens, certains me disaient que le dessin était faux (rires), alors que le fait était juste ! À côté de ça, j’ai aussi dessiné pour Les Indociles avec Camille Rebetez (ndlr : entre 2012 et 2016). On est maintenant en train de réaliser la suite, Les Inaptes, qui parle de la nouvelle génération. Le premier tome est sorti au mois d’avril et les deux suivants seront publiés en 2027 et 2028.

Pour conclure, selon vous, qu’est-ce qui fait un bon dessinateur de presse ?

Il faut que ce soit drôle, bien décidé, bien réalisé et pertinent. Quand ça reprend tout ça, c’est parfait !

Découvrir d’autres articles

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Share This